Clause "anti francs-maçons en Italie"


Alors que la Ligue et le Mouvement 5 étoiles (M5S) devraient s’entendre au cours de la semaine sur la composition du prochain gouvernement italien, une règle interdisant toute charge ministérielle aux francs-maçons, inscrite dans le programme établi entre les deux formations, a fait réagir le Grand Orient d’Italie. Dans un communiqué, la plus ancienne obédience maçonnique italienne a dénoncé une « clause anti-francs-maçons […] contraire aux principes constitutionnels [et rappelant] les lois fascistes ». Pour y voir plus clair, Philippe Foussier, Grand Maître du Grand Orient de France (GODF), a accepté de répondre à nos questions.


Conspiracy Watch : Le Grand Orient d’Italie a fait part de son inquiétude quant à la clause anti-francs-maçons présente dans le pacte de gouvernement entre la Lega et le M5S. Quelle réaction cela vous inspire-t-il ?

Philippe Foussier : Nous savions depuis un certain temps que divers courants politiques italiens stigmatisaient la franc-maçonnerie. Nous exprimons bien sûr notre solidarité à l’égard des francs-maçons italiens. J’ai eu l’occasion de le faire directement en échangeant avec le Grand Maître de la Grande Loge d’Italie il y a quelques semaines et j’ai aussi incité l’Alliance maçonnique européenne à s’exprimer sur ce point, notamment en direction des institutions de l’UE. J’espère que l’Union européenne (UE), de manière plus générale, saura se montrer aussi ferme à l’égard des gouvernements qui sortent des clous démocratiques qu’elle le fut dans la dernière décennie à l’égard de la Grèce lorsqu’elle s’éloignait des canons budgétaires. Je suis d’un optimisme mesuré car l’UE semble de nos jours plus préoccupée par la finance et le commerce que par les droits de l’homme et les libertés démocratiques. Le Grand Orient de France, première obédience de la maçonnerie adogmatique et libérale du monde, au regard de son histoire et de ses combats, est conscient de ses devoirs et de son rôle sur le scène maçonnique mondiale. Il les assumera, comme de coutume.

CW : Quel est l’objectif d’une telle mesure selon vous ?

Ph. F. : L’objectif s’inscrit dans une série de mesures plus globale qui nous renvoie à des idéologies en vogue au début et au milieu du siècle dernier. La xénophobie les caractérise et l’antimaçonnisme n’est jamais très loin. Il s’agit de dénoncer des boucs émissaires dans la vieille tradition maurrassienne qui a inspiré plusieurs doctrines politiques en Europe. Etaient alors visés par le théoricien du nationalisme intégral les francs-maçons, les juifs, les métèques et les protestants.

Il faut hélas constater que la prolifération sur tout le continent de structures autoproclamées maçonniques mais qui n’en ont que le nom rendent un bien mauvais service à la franc-maçonnerie en se montrant peu regardantes sur les profils de ses membres. Il faut aussi admettre qu’une partie de la franc-maçonnerie italienne a parfois prêté le flanc en se montrant indulgente avec quelques-uns de ses initiés peu recommandables.

CW : Existe-t-il un précédent de ce genre de mesure dans un pays démocratique depuis 1945 ?

Ph. F. : A ma connaissance non. La liberté dont peut bénéficier la franc-maçonnerie en dit souvent très long sur la nature démocratique d’un régime. Partout où la franc-maçonnerie est interdite règnent des dictatures ou des pouvoirs autoritaires et/ou théocratiques. Mais au-delà des francs-maçons, car nous n’avons pas une approche « corporatiste », nous sommes solidaires de tous les Italiens qui récusent une telle orientation pour leur pays et qui se réfèrent pour beaucoup d’entre eux à l’un des pères de la nation, Giuseppe Garibaldi, franc-maçon revendiqué qui fut combattu sans relâche par tout ce que son pays comptait comme réactionnaires et cléricaux. Nous n’oublions pas toutes les autres mesures qui figurent dans le contrat de gouvernement des deux partis majoritaires, comme par exemple assurer la gratuité des crèches pour les seuls enfants italiens. La « préférence nationale » en actes…

CW : Cette volonté de mettre les francs-maçons à l’écart du pouvoir s’inscrit dans une résurgence de l’antimaçonnisme. A quoi l’attribuez-vous ?

Ph. F. : Les causes sont multiples et cet antimaçonnisme s’exprime bien sûr en Europe mais aussi en Afrique, avec une intensité toute particulière. Nous avons eu l’occasion d’échanger sur ce point début mai avec les Obédiences africaines réunies au siège du Grand Orient de France en présence de nombreuses Obédiences européennes. En France, il est incontestable que la mobilisation autour de la « Manif pour tous » en 2013 a constitué un signal fort. Nous avions d’ailleurs consacré une série de conférences publiques à l’antimaçonnisme en 2014 et nous prenons ces phénomènes au sérieux car nous connaissons l’histoire, notre histoire, que nous ne voulons pas être condamnés à revivre. Le complotisme qui irrigue les réseaux sociaux est bien sûr un vecteur puissant de cet antimaçonnisme.

En Europe, l’antimaçonnisme fleurit à la faveur des succès de l’extrême droite et depuis la fin du 18e siècle moult exemples l’attestent. C’est aussi à l’intégrisme religieux qu’on doit invariablement cette obsession contre la franc-maçonnerie. Il est partout en progression, cela n’a échappé à l’attention de personne. Mais il y a aussi un air du temps caractérisé par le retour du religieux – souvent dans des expressions fondamentalistes – dans toutes les sphères de la vie sociale et civique, que nombre de nos dirigeants accompagnent plus souvent qu’ils ne cherchent à le contenir. Parfois par conviction, parfois par clientélisme.

La franc-maçonnerie, depuis trois siècles, promeut la liberté absolue de conscience et combat les dogmes, elle vise à détruire les murs et les séparations entre les hommes à la différence de l’ensemble de ces courants. Tout le sens de notre combat, qui retrouve aujourd’hui une grande pertinence, consiste à desserrer l’étau des idéologies différentialistes et essentialistes, incarné par l’extrême droite d’un côté et les intégrismes religieux de l’autre, pour faire prévaloir cet humanisme universaliste des Lumières auquel nous demeurons inlassablement attachés. Il fait écho à l’idéal d’émancipation individuelle et collective qui est constitutif de nos principes.

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plaque mémorielle à Strutof



Camp du Struthof (67) : une plaque pour honorer les déportés franc-maçons

Une plaque mémorielle a été dévoilée le 5 décembre au Struthof, dans le camp où 22 000 personnes sont mortes. Le nouveau monument a été érigé pour rappeler que certains ont été déportés parce qu’ils appartenait à un ordre maçonnique.

Au mémorial du Struthof, les prénoms des franc-maçons déportés sont égrainés un à uns. Le moment est solennel : une nouvelle plaque commémorative est inaugurée, devant les différentes obédiences maçonniques de France et d’Allemagne, en mémoire de leurs frères et sœurs morts en déportation.

Christophe Habas, grand maître au Grand Orient de France, était présent à la cérémonie. « [Les franc-maçons] ont participé activement aux différents mouvements de résistance et certains ont même créé un mouvement de résistance spécifiquement maçonnique, donc un des protagonistes a été déporté dans ce camp. Heureusement, il a survécu. »

Mille franc-maçons morts au Struthof entre 1941 et 1944
Le 27 juin 1940, quelques jours après la victoire des nazis, les premiers temples maçonniques sont pillés, les francs-maçons listés. Frédérique Neau-Dufour, directrice du centre européen du résistant, raconte : « Dès sa mise en place, le régime de Vichy va s’en prendre à tous ceux qui représente une menace pour sa devise, « travail, famille, patrie » (…) En premier lieu, il vise les franc-maçons, puisque, dès août 1940, sont prises des décisions pour interdire les sociétés secrètes. Peu à peu, ils en arrivent à arrêter les franc-maçons, à les lister et diffuser cette liste en 1941 ».

Même si le nombre exact reste difficile à déterminer car officiellement déportés pour des raisons politiques, au moins un millier de franc-maçons seraient morts dans les camps de la Seconde Guerre mondiale. Entre sa construction, en mai 1941 sur la commune de Natzweiler, et sa libération en novembre 1944, le Struthof a entraîné la mort 22 000 déportés.